Humeur : C'est quoi le problème ?

Texte libre et libérateur

J‘ai toujours eu une curiosité assez étrange pour les gens, leur comportement ; avant de savoir nommer la psychologie, moi je parlais des « caractères ». Adolescente, ma famille était mon principal support d’étude, avec moi-même. J’agglutinais mes observations dans des carnets que je planquais parfois chez des copines.

J’ignore ce qui m’a fait écrire, mais je crois que j’avais besoin de parler et que je n’avais personne sous la main. Alors j’ai écrit, sur le papier je pouvais m’épancher, mais surtout et assez rapidement « analyser » tout, ou presque.
 

Après les disputes de mes parents, je rédigeais des résumés avec un plan grossier d’une précision chirurgicale concernant les détails et les réflexions que cela m’inspirait. Parfois j’allais jusqu’à classer en grand A, petit b… Une mise à distance de mes ressentis était nécessaire, pensais-je, à l’émergence de la Vérité et surtout, à la conservation de ma santé mentale. Img 5411

La mécanique était particulière, car mes premiers « rapports » s’appliquaient à ne pointer du doigt aucun des protagonistes, voire à trouver à chacun des justifications. Peut-être avais-je peur des mains entre lesquelles le carnet pouvait tomber. Je ne sais pas, je crois que j’ai juste toujours aimé regarder au-delà des apparences.

J’avais évidemment aussi des pages de grandes ébullitions intérieures, où je m’emportais (il faut imaginer une adolescente mal dans sa peau et fan de hard-rock ahah!), mais tout était empreint de beaucoup de sérieux et  de méthode. Méthodologie qu’il m’est difficile de conserver à l’oral, car tel un Luchini en plus calme il m’arrive parfois d’aller plus vite que l’idée que je poursuis et de m’en éloigner. En gros, j’aime les digressions.

 

Enfant, je vivais entourée de personnes qui me déstabilisaient par le débordement de leurs émotions. Colère et dépression sont des mystères pour un enfant. J’ai passé du temps à décortiquer les signes, de la respiration au froissement de sourcil. Essayer de soutenir. Jouer le rôle de confidente. Trouver les indices pour savoir qui être, quoi dire et sur quel pied danser. Comment marcher dans un couloir sans attirer l’attention, fixer un regard tout en étant absente, avoir peur sans pleurer, ne négliger aucun détail pour rejoindre ma chambre sans être rappelée et laisser couler sur moi les mots des autres. Pas toujours facile. La plus douloureuse des expériences consistait à être parfois « comme eux », à me laisser déborder par mes émotions et à perdre le contrôle. Après ça, il fallait vite que j’écrive comme pour me nettoyer. Je m’autorisais alors à tout poser, tout ressentir, tout dire et même hurler.

J’ai beaucoup écrit pour apprendre. Petit à petit, le regard « méta » s’est affiné, un regard de « moi sur moi » et sur les autres, qui va au-delà, qui observe du dessus, à la manière d’une blouse blanche. J’étais mon rat de laboratoire préféré. Plus tard, j’ai appelé ça mon regard clinique.

Il y a 16 ans, après la philo, j’ai commencé à lire des sciences humaines et pas mal de développement personnel. Objectif : mettre les mots exacts sur ce que j’observais en moi et chez les autres et é-vo-luer. Ne plus être une bête blessée qui rase les murs, un chien battu prêt à mordre les mains tendues. Je continuais à écrire et je me suis mise aussi à parler. Et si comme dans un grand bain, une fois exprimées, les douleurs étaient lavées et disparaissaient ? Maintenant, je sais bien que je ne peux rien faire d’autre que d’apprendre à vivre avec et continuer de grandir. Mais écrire et chercher à comprendre, c’est devenu une question de survie. Une fois exprimées, les douleurs sont au moins diminuées.

La première personne qui a regardé de haut mon attrait pour l’analyse était mon compagnon de l’époque. Il prenait le fait de réfléchir sur soi  pour de la masturbation mentale. Pour lui, chercher à comprendre (soi-même ou les autres) ne servait à rien. Je crois même qu’il m’a accusé de nombrilisme. S’il savait à quel point l’écriture et la réflexion m’ont aidé avec lui.

 « Mais pourquoi tu te prends la tête ? »

Ah ! cette phrase, combien de fois elle m’a agacé…

C’est censé détendre  ? Elle n’a rien de bienveillant ou d’aidant. Une fois prononcée elle ne fait que culpabiliser et pointer du doigt celui à qui elle s’adresse. « Te prend pas la tête » veut peut-être dire, « Me la prend pas à moi ». Un peu comme sur les sites de rencontres, ceux qui ne veulent pas se prendre la tête sont ceux qui veulent juste coucher. Méfie-toi des gens qui te conseillent de ne pas te prendre la tête, ils veulent te la vider.

Que dire de ce conseil lorsqu'il est utilisé par des anencéphales ou des hyperémotifs qui s’ignorent mais qui feraient bien parfois de se la prendre un petit peu et arrêter de se berner eux-mêmes sur leur liberté d’être, tout cernés qu’ils sont par leurs croyances. Ajoute ça à l’affirmation de soi de niveau 1 : « Ouais, moi je suis comme ça et j’vais pas changer ! » et tu obtiens le gimmick préféré des décélébrités (mélange de décérébrés et célébrités, tu me suis ? j'aime les digressions et inventer des mots) de télé-réalité, c’est dire toute la puissance dudit message !

Tu les reconnais à 100m, les p'tits pit-bulls téléguidés, qui dégoulinent de partout leur colère et leur soi-disant franchise. Aucun contrôle sur eux-mêmes, incapables de se remettre en question. Les bourrins de la communication, les illettrés de la gestion de l’émotion, les primitifs du verbe, les abstinents de l’excuse et du pardon, ceux qui écrasent la définition même d’humanité, en se comportant comme des ignares de la relation à l’autre. Ceux qui préfèrent trahir plutôt qu’assumer. Ceux qui crient au lieu de demander. Ceux qui abordent le monde avec leur palette bicolore, soit c’est noir, soit c’est blanc. Ceux « pètent des plombs » et ça déborde de partout, ça dit ce que ça pense et c’est « à prendre ou à laisser ».

Même à l’essai, non merci.

C’est amusant,  car malgré tout, la "psy" et son vocabulaire c’est un peu le patois du XXIème siècle,  les gens adorent ça : l’avalanche de termes "psy", les étiquettes, les cases, tout le monde y va de sa petite remarque sur tel trait de caractère et la bipolarité devient objet de plaisanterie. Ton enfant ose se lever de sa chaise, "il est hyperactif ?" Les diagnostics se dressent plus vite que les PV devant un commissariat.

Psychologie = diagnostic des troubles ? Oui, il y a de ça.

Depuis bientôt 20 ans, des gens s’intéressent aussi à ce qui fait qu’on va bien, au fait que nous sommes aptes à nous développer et capables d’ agir sur nos pensées pour aller encore mieux, on appelle ça la psychologie positive. Ils auraient pu lui trouver un nom plus sérieux. Cette psychologie-là s’intéresse au bonheur, à la version optimale de toi. J’en reparlerai bientôt.

Avec tout ça, on est nombreux à se prendre un peu la tête. J’en ai rencontré plein, ce n’est pas si étrange. Et puis, tout le monde fait un brin de psychologie dans la vie, en tout cas, ceux qui prennent en compte l’histoire de leur ami quand ils lui parlent, pour ne pas le blesser, ou le juger. Ceux qui écoutent, vraiment. Ceux qui choisissent de ne pas profiter de la faiblesse des autres ; ceux qui demandent pardon, ou  disent merci ; ceux qui tendent la main et ceux qui l’attrapent.

Moi, ce que je vois, c’est que comprendre et accepter les ressorts d’une personnalité, ce qui la pousse à agir, ce qui l’inhibe, ça peut permettre de mieux se comporter avec elle et avec nous. Ça peut te transformer, t’aider à dépasser tes blessures, à voir plus loin, à grandir et changer. Prendre du recul c’est te sentir moins heurté, moins t’énerver, connaitre tes limites et savoir les exprimer avec intelligence, pas comme un gamin entre les rayons d’un supermarché. C’est se décentrer, arrêter de croire que c’est autour de toi que le monde va tourner.

Prends-toi la tête pour mieux te conduire et t’apprivoiser.  Accessoirement, développer mes connaissances sur le fonctionnement de mon cerveau m’a permis de relativiser, de déjouer les pièges des biais cognitifs, des pensées automatiques (aussi souvent que possible), de prendre mieux soin de moi, des autres et de communiquer plus efficacement. Maintenant, je sais reconnaitre quand je me mens, quand j’exagère et que mon égo me joue des tours. En 20 ans, qu'est ce que j'ai grandi ! À  presque 40 ans, je me détache du désir de convaincre. Et j’ai pas fini d’apprendre : l’instant présent, aiguiser encore plus mon esprit critique, être toujours plus authentique dans mes rapports aux autres, trouver un moyen de supporter les petites angoisses autrement qu’en me maltraitant. Tu me diras, c’est toujours mieux que de maltraiter les autres. 

Depuis toutes ces années, apprendre, écrire et analyser c’était me sauver, c’était comprendre,  c’était prendre le large, me détacher et aussi « rendre à César », oui, prendre du recul sur ce que les autres étaient et qui ne me définissait pas.

Réfléchir sur soi et sur l’autre, sur les actes et leurs conséquences, non, ce n’est pas se prendre la tête ! C’est pour  que les choses fonctionnent différemment la prochaine fois.

La vérité c’est que beaucoup ont peur d’eux-mêmes et moi je n’ai jamais ressenti cela. Je n’ai jamais eu peur de m’attaquer. Je me suis même bien cherchée. Le vrai malade a peur de son diagnostic. Moi je suis allée voir un spécialiste pour qu'on me dise si je l'étais. Je suis allée faire ce que tout le monde conseille à tout le monde mais qu'il ne fait souvent jamais, je suis allée "consulter". Mon défaut majeur c’est ma sensibilité et cette manie de décortiquer. J’ai jamais su « passer à autre chose » quand ça me touchait, il me fallait chercher d’où ça venait et ce que j’avais à en apprendre.

Même quand on me pique, je réfléchis, et j'apprends. Ironie du sort, c’est précisément sur cet aspect de ma personnalité qu’on me pointe du doigt. C’est assez rare, mais chez moi, on s’attaque au goût pour l’analyse et à ce que « je sais » ; un jour c’est tolérable, le lendemain, faut l’écraser. "Tu te prends pour un puits de sciences ?"

Mes toutes petites connaissances, c’est tout ce que je possède, c’est comme une richesse que j’accumule, des fruits que je fais mûrir. Elles me permettent de m’apaiser, de ne pas me conduire en harpie quand on m’a menti, de tenter de gérer ma colère quand elle pourrait tout casser, de ressentir de l’empathie pour celui qui flanche et de m’éloigner de ceux qui m’abiment.  Elles ont fait de moi ce que je suis, celle à qui tu peux tout raconter, même ce que tu ne voulais dire à personne. Celle qui ne va pas s’en servir comme des armes contre toi. Celle qui ne va pas se contenter d’aller dans ton sens aussi, parce que c’est peut-être pas le bon… Aïe, oui, je comprends, ce n’est pas ce que tu attendais. Mais je suis aussi celle qui te soutient, celle qui revient, celle qui pardonne, celle qui prend sa part de responsabilité et qui sait dire « je te demande de m’excuser » si elle a débordé. Je ne dis pas que je suis parfaite, je dis que j’essaye de m’améliorer,  je n’ai pas envie de m’endormir sur mes lauriers.

Quand il s’agit de discuter, de trouver une oreille, de s’entendre dire « je comprends » et « je suis là », elles sontAdobe spark 3 utiles toutes ces petites connaissances. Elles m’aident à cultiver une attention altruiste, mon sens de l’humour et ma bienveillance.

Si pour toi, c’est se prendre la tête de réfléchir, de lire des livres et de chercher à comprendre la mécanique du genre humain, si tu penses qu’« on est comme on est » et que tu n’as jamais eu la moindre ambition de devenir moins con, peut-être qu’on a rien à se dire au fond.

La prise de tête, comme on dit, je lui ai donné une limite : avec ceux qui sont incapables de penser avant d’agir, qui ne s’accusent jamais, ceux qui agitent comme un étendard le fait d’être franc pour justifier leurs sautes d’humeur, ceux qui piquent pour le plaisir de piquer, ceux qui ne peuvent pas se contenir, ceux qui pensent que « vivre sa vie » c’est ne jamais prendre de recul, qui n’ont pas compris que c’est en faisant un pas de côté qu’on peut apprendre à vivre encore plus fort. Avec ceux dont l' identité se résume à une capacité à exploser à la face du monde comme des incontinents de l'émotion. Avec tous ceux-là, je laisse couler. Même si je dois le reconnaitre, ils m’apprennent aussi des choses tous ces gens-là. Notamment, que j'ai bien avancé. Que je n'ai pas peur. Que je ne peux pas être aimée et comprise par tous. Cette phobie de l'introspection, elle me dit beaucoup de choses sur eux et sur moi.

De toute façon, penser et apprendre se fait dans une forme de solitude, il y en a qui ne supportent pas. Moi je n’ai pas peur de ça, pas peur de moi.

 

femme communication humeur inspiration

Commentaires (2)

admin-mg
Coucou !
Merci pour ce que tu dis :) Je ne t'ai pas averti, je l'ai fait via Facebook, mais j'ai décidé de m'octroyer une catégorie de blog plus "personnelle" où je publierai des textes qui ne sont pas forcément destinés aux familles de militaire (d'ailleurs, je ne les partage pas sur Facebook). J'ai envie de me diversifier et de m'approprier cet espace un peu différemment :)
J'espère que tu vas bien, merci de ta fidélité ici, elle me va droit au cœur :)
Gg
  • 2. Gg | 09/06/2016
Bonjour, merci pour ce texte. Quelle écriture!
Ce texte est à relire de temps en temps comme bien d'autre ça fait du bien, on se sent compris et ça aide à prendre du recul.

Le témoignage du militaire est aussi intéressant car je n'avais jamais entendu un militaire s'exprimer sur cela.
Et oui, ils restent des humains avec des fragilités comme tout humain. Ce témoignage montre bien aussi l'importance de la famille.
Merci.

Gg

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