Mission Famille : Sentinelle et vous

  • Par adminmacc
  • Le 07/02/2017
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J’ouvre une nouvelle fois les pages de mon blog à quelques épouses de militaire qui ont accepté, courant décembre, de nous parler de l’impact de l’opération Sentinelle sur leur vie.

Afin de faire un bref rappel, l’opération Sentinelle a été mise en place suite aux attentats de début janvier 2015 (Charlie Hebdo, HyperCasher notamment), afin de contrer la menace terroriste. Lors de la nuit du 13 novembre 2015 (Bataclan, stade de France) elle est renforcée et depuis a mobilisé jusqu’à 10500 soldats.

EDIT : Coucou l'ami journaliste !! Ce contenu n'est pas libre de droit, (voir mes CGU en page d'accueil du site) merci de prendre en contact avec moi si tu veux utiliser mon contenu, que ce soit des extraits ou une copie d'écran comme ce fut le cas pour France 2 le 10 août 2017 !

Sentinelle ou Opex : pas le même combat

Le conjoint de Céline, caporal dans les chasseurs alpins, est en pleinStrasbourg operation sentinelle fevrier 2015 6 déploiement lorsqu’elle me répond. Elle vit sa « 5ème Sentinelle donc 185 jours d’absence » au compteur. Elle apprécie le contact plus régulier qui simplifie le vécu de cette mission. « En Opex, je m’inquiète plus car le risque est partout».

Aude, femme d'un capitaine de l'infanterie, savoure son repos de la guerrière depuis la dernière mutation après avoir supporté 210 jours de mobilisation avec ses 3 jeunes garçons. « Pour les Opex, nous sommes préparés, nous le savons beaucoup de temps à l’avance (…). Ici, on a eu deux ou trois départs Sentinelle en 12h, donc pas de possibilité de prévoir. Le rythme était soutenu, avec à peine 5 jours de repos au retour et 3 semaines de présence entre deux opérations. Sous oublier les terrains de 2 à 3 semaines ». Elle juge une Opex « bien plus facile à vivre !».

C’est un des points abordés dans ma conférence Mission Famille. Une absence se doit d’être suffisamment préparée et longue pour que les différents stades du cycle du déploiement puissent se dérouler de façon optimale. C’est d’ailleurs un des secrets de la résilience des familles de militaire : cette capacité à gérer l’absence par la mise en place d’un mode mission. Ce mode mission ne peut pas se mettre en place si les missions sont répétées et les périodes de retour à la normale trop courtes.

 

Laurence, 28 ans, maman de 3 enfants, assume comme les autres son rôle d’épouse dans un véritable esprit de collaboration et de respect de l’engagement de son mari lors des Opex. Mais là, elle est fatiguée des différences de traitement qu’elle a noté entre Opérations extérieures et Sentinelle. « Je me sens beaucoup plus livrée à moi-même avec les enfants, aussi bien vis-à-vis du régiment que des proches, puisque TOUT le monde a moins d’inquiétude que pour une Opex ». Elle supporte mal certaines inégalités qui ne peuvent pas avoir lieu en Opex, car loin de chez eux, « au moins les soldats sont tous logés à la même enseigne ». Il est difficile pour les épouses de supporter que leur conjoint soit envoyé en France, mais suffisamment loin de son domicile pour ne pas le regagner le temps d’une permission.

Moral de la famille étroitement lié à celui du soldat

Avant de décider de préparer cet article, je recevais souvent des courriers de conjoints épuisés par cette opération. En créant mon questionnaire, je voulais sonder les familles. Je me souviens avoir bien spécifié que tout regard sur Sentinelle m’intéressait. J’ai remarqué une corrélation que je ne peux ériger en règle étant donné la petitesse de mon échantillon mais je la note tout de même :

Plus la mobilisation pour Sentinelle a été intense, plus la note attribuée au moral est basse. J’ai proposé une échelle de 0 à 10, le zéro correspondant au burn-out et le 10 à un  « tout va bien pour moi ». Pour 3 des 9 interviewées, un tout petit « 2 » a été sélectionné.

C’est le plus inquiétant dans ces témoignages. Malgré un profond respect pour le métier et leur époux, on sent l'épuisement.

Les enfants et l’ascenseur émotionnel

Pour les enfants aussi, ce mode mission impossible à trouver créé du désordre. Eva, 36 ans, en couple depuis 12 ans avec son militaire, le raconte : « L’Opex c’est défini, il part 4 mois. Pendant 4 mois on a une vie différente  (…) Là, l’annonce se passe bien car ils peuvent garder le contact avec lui mais paradoxalement, ils sont plus infects ». Selon elle, cette absence en est une sans l’être tout à fait et les enfants ne réagissent pas comme lors d’une Opex. « Les enfants lui demandent « T’as tué combien de terroristes ? Aucun ? Ben, à quoi te sert ton Famas ? »

Il n’est pas non plus facile de jongler entre vérité et romantisme au sujet de leur mission lorsqu’ils sont en Sentinelle. Entre réalité et fiction, Fatia, 4 Sentinelles avec ses tous petits, profite de leur jeune âge pour leur décrire leur papa « comme un super héros. Je leur dis qu’il doit sauver des gens et combattre les méchants. »

Aude remonte la pente, elle se dit « en overdoses de Sentinelle. (…) Mon 5 ans est très fier de son papa pourtant mais là, il m’a dit qu’il ne voulait plus que son papa soit militaire pour ne plus faire de Sentinelle. La répétition des missions ne nous permettait pas de faire de pauses. J’ai dû faire face à de grosses crises et consulter un psychologue pour traiter ses angoisses. »

La fille de Laurence, 4 ans et demi « pleure et boude puis entre en guerre avec son papa » lors des départs, tandis que son petit frère devient l’ombre de son père et le suit partout « même aux toilettes ». Elle assume mais pour ses enfants, elle juge ça trop pénible : « Tout ça commence à peser sur notre vie de famille, vie de famille qu’on a bien du mal à avoir finalement... Moi je savais, mais les enfants subissent une situation qu’ils n’ont pas méritée. »

Strasbourg operation sentinelle 20 janvier 2016Une opération qui se discute, l'engagement débattu

C’est une question que j’ai choisie d’aborder, car j’ai senti qu’il en était question. Dans 7 couples sur 9, l’engagement a été discuté.

L’époux d’Estelle a terminé une formation et vient d’être mobilisé pour la première fois. « Dès que le dispositif a été mis en place, nous avons eu comme une prise de conscience : les règles avaient changé, le métier allait changer alors que mon mari partait pour une durée d’engagement plus longue (…) il s’est engagé pour plusieurs raisons mais pas pour faire de la protection civile intérieure ». On ressent une colère qui n’est pas sans rappeler celle que beaucoup expriment envers le monde politique. Estelle poursuit : « La confiance se dégrade de partout. Etre militaire, c’est travailler pour l’Etat, obéir à des décisions politiques (…) quand on a la sensation que ces décisions ne sont pas les bonnes pour notre pays, un jour, on se pose des questions sur ‘notre’ engagement. »

Céline évoque l’ennui ressenti par son conjoint et ses collègues : « ils font le planton pendant des heures, c’est une mission usante et inutile ». Fatia confie : « mon homme est prêt à tout abandonner car il n’en peut plus des heures supplémentaires, j’essaye de le rassurer. »

Le compagnon d’Anaïs, 21 ans, a déjà participé à 7 missions Sentinelle, soit 200 jours. Elle avoue elle aussi que l’engagement de son compagnon a été remis en question : «  Le fait qu’il ne se sente pas utile dans son travail créé un manque de motivation et parfois des conflits à la maison (…) il pense que son métier est dénaturé, il est chasseur alpin et cela fait deux ans qu’il n’a pas mis un pied en montagne dans le cadre de son métier ! »

La colère et la désillusion au travers des lignes

« Nous ne parlons que très rarement des missions. Sentinelle c’est un poids (…) elle se rajoute au reste, qui représentait déjà un rythme intense » raconte Andréa. Après 180 jours d’absence, son époux "a de plus en plus de mal vis-à-vis des enfants (…) pourtant il sait que je continuerai à le soutenir (…) il ne faut pas se voiler la face, ils sont armés mais ne sont pas des surhommes en cas d’attaque ils restent exposés ». Estelle est amère : « c’est super de voir tous ces militaires à l’honneur partout, évidemment qu’ils sont utiles, ils portent secours, ils arrêtent une agression, rattrapent un voleur… Mais à chaque fois, je me dis « C’est pas pour ça qu’ils ont signé ! » (…) c’est quoi le but ? En faire des cibles offertes ?».

Aude perçoit cette mission comme « mal organisée. Leur présence est juste là pour rassurer la population et réduire la petite délinquance ». Anaïs trouve que « les gens sont habitués maintenant, ils n’ont plus aucune fierté ou reconnaissance envers les forces de l’ordre. »

Sophie, 36 ans, maman de deux enfants et depuis bientôt 12 ans avec son désormais lieutenant a connu deux Opint. Son mari a aussi assuré deux Opex interminables (9 mois en tout) depuis début 2015 : « Les bouleversement de programme pour les déclenchements en urgence, auxquels s’ajoutent les frais, les repas hors ordinaire hors popote, ça fait un sacré budget en fait ! »

Eva n’hésite pas une seconde pour le dire « J’en ai MARRE d’entendre mon mari dire qu’ils ne servent à rien. Marre d’assumer comme une femme célibataire, mon mari… un fantôme. L’an passé avec CENTAC, Sentinelle et les Opex, je l’ai vu 90jours ! Et oui ! Car on est en célibat géo à cause de la fermeture de son régiment. »

La mission Famille continue malgré tout

Deux ans après le début de l’opération Sentinelle, les sacrifices finissent par peser lourd. Au-delà d’une simple Opint, chacune partage son agacement grandissant quant à la réalité du terrain pour les hommes et dans les familles. Dans un article consacré aux forces des familles de militaires, j’évoquais l’importance de l’attitude positive du conjoint vis-à-vis de l’organisation militaire. Il semble au travers de ces quelques témoignages que le regard s’assombrisse face à l’armée.

Le ressenti est exprimé de manière assez similaire chez le conjoint et le militaire, dans 75% des cas, ils portent tous deux un regard négatif sur la mission. Tout le monde attend que soient prises des mesures réelles et adéquates pour pallier à cette nécessité de nous défendre de l’intérieur (embauches de policiers et gendarmes, par exemple).

Quelles nouveautés pour les familles depuis Sentinelle ? Quelques compensations financières ? Normal. Pour le reste, tout se passe comme si l’habitude était acquise : les familles suivront ! Sur les bons sentiments, le sens du sacrifice, l’éthique et l’engagement des soldats, tout repose ! Et la grande muette n’en finit pas de la fermer.

Dans les rangs, il n’y a pas que de la colère, je lis une puissante vague de déception. Ce que je trouve triste et surtout inquiétant. Aucune autre opération ne s’est accompagnée de ce genre de prise de position de la part des épouses. Depuis que j’évolue dans ce milieu je n’avais jamais rencontré cela. Nous nous contentions  toutes d’être les premières fans de nos soldats.

L’armée a-t-elle conscience de ce questionnement ? Elle sait que dans l’ombre, les conjoint (e) s de militaire sont les repères et le soutien qui font de ses soldats, des professionnels impliqués.

A tous ces hommes et femmes engagés ou qui le seront et leurs familles, fières et solides : merci !

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Avec l'aimable autorisation de M.Claude Truong-Ngoc : @Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons - cc-by-sa-3.0

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