"Mission famille" : le cycle émotionnel du déploiement

Affiche mission famille bitcheCet article a été initialement partagé le 18 mai 2016, il est issu de ma conférence "Mission Famille" gestion de l’absence en couple et avec les enfants.

L'objectif de la conférence n'était pas de vous parler lifestyle, CESUdéfense et aide sociale, mais d'évoquer la réalité psychologique de la vie des familles de militaire en fournissant des données fiables et des propositions pour mieux vivre notre condition. Mon but est de fournir une information scientifique aux familles. Je base mon travail sur différentes sources et études scientifiques que vous trouverez en liens dans l'article. Si j'émets un avis personnel, je le spécifierai toujours, mais le but est de vous offrir un écrit le plus neutre et accessible possible.

La "Mission Famille" du conjoint de militaire

Mission famille 1Lorsqu’un militaire apprend son prochain déploiement, il sait qu’il s’apprête à quitter son environnement et à mettre en pratique tout ce qu’il a préparé et appris pendant sa formation. Il intègre son Mode-mission dès l’annonce de la date de projection.

C’est une mission toute autre qui attend son conjoint, qui va devoir  gérer la vie sans lui et si les enfants sont présents, « gérer » cette absence et les réajustements qu’elle impose, en se montrant à l’écoute de leurs émotions, sans se négliger lui-même.

J’ai baptisé ce Mode-mission du conjoint de militaire, la « Mission Famille ».

Lorsque mon époux est parti pour sa première mission, nous n'avions pas encore d'enfant. J’ai vite compris que je n’allais vraisemblablement pas pouvoir passer 4 mois à noyer mon chagrin dans des mojitos. J’ai cherché à comprendre quels mécanismes se mettaient en place en moi et j'ai lu des dizaines d'études de tous pays.

 

L'ECOD ou le décryptage du vécu émotionnel

Au fil de mes lectures, un des premiers outils  que j’ai découvert s’appelait le « CCycle emo afficheycle émotionnel du déploiement », en anglais « Emotional cycle of deployment » ou ECOD. Il a été créé par une américaine, Kathleen Vestal Logan, diplômée en management, thérapie du couple et thérapie familiale.  Depuis sa première publication en 1987, il est toujours utilisé par les armées du monde entier (et malheureusement, Mme Logan rarement citée).

J'ai créé une infographie en PDF disponible ici la plus claire possible afin de faciliter la compréhension de ce concept, mais je t'invite à lire l’article qui suit pour l’approcher plus en profondeur.

Kathleen V. Logan a observé et interviewé des femmes de GI amenées à vivre des départs en mission d’une durée minimum  de 3 mois. Missions qu’on définira comme étant à risques modérés (il existe un autre cycle pour les missions dangereuses). Il a été constaté que la durée de la mission (3 mois ou plus)  impactait peu sur le déroulement du cycle et que les étapes du cycle restaient les mêmes quelle que soit la nationalité des personnes étudiées. Ce n'est pas spécifié mais je pense que ce cycle pourrait parler aussi aux femmes dont le conjoint part à l'étranger pour son travail, sans être militaire.

L'ECOD a été créé à partir d'interviews de femmes, en 1987, c'est un peu toujours le cas aujourd'hui, la majorité des militaires étaient des hommes. Mme Logan s'est donc concentrée sur cette majorité que sont les épouses de militaire. Il n'est pas rare qu'une femme militaire soit en couple avec un militaire. J'ai choisi de rendre cet outil moins genré, mais c'est une libre interprétation de ma part.

Comme toute tentative de modélisation, l’ECOD a bien entendu ses limites. Le tempérament de chacun, des modifications de planning et nombre d’évènements imprévisibles peuvent changer la donne. Et surtout, comme je l’ai signalé sur l’infographie, chaque personne est unique et cet outil peut ne pas correspondre à tout le monde. Chaque couple a son propre cycle émotionnel, la qualité de la communication a une importance prépondérante, tout comme l’âge de la relation. On lui reprochera aussi de présenter beaucoup d’émotions jugées négatives, mais il faut se rappeler qu’aucune émotion n’est « négative », c’est ma manière de la gérer, d’y répondre qui peut être négative.

 

Visualiser pour se préparer à l'absence et prendre soin de la relation

L’ECOD permet de visualiser et de normaliser le vécu du conjoint de militaire.  Il permet aussi de cibler les périodes qui présentent plus de difficultés et nécessiteront, des deux côtés, une attention plus importante. La connaissance de ce cycle et des périodes sensibles pour chacun peut nous préparer et nous aider au développement d’une véritable empathie mutuelle.

Adrian Van Breda, docteur et chercheur en travail social à l'université de Johannesbourg en Afrique du sud, a travaillé sur la résilience des familles de militaire, il souligne que la connaissance de l'ECOD est un premier pas vers le maintien d'une stabilité émotionnelle, ingrédient primordial dans la résilience* des familles (*Capacité à rebondir, à se "remettre" après un changement/évènement)

Il me semble en effet qu’en abordant notre vie avec des outils comme l’ECOD nous pourrions être mieux armés et plus conscients.

Nous savons tous que dès l’annonce du départ, une petite mécanique intérieure se met en place, pour nous préparer. Je vais lister quelques détails concernant ces étapes en y ajoutant quelques informations spécifiques sur le vécu du militaire lui-même. Pour la forme, j'ai préféré aller à l'essentiel et imager le propos avec quelques exemples de phrases typiques selon les étapes. J'ai pris pour bases, les travaux de Mme Logan et de nombreuses lectures en parallèle comme le site canadien de Familyforce.ca.

 

Étape 1 : L'anticipation de la perte (On apprend qu'il y aura mission/départ)

  • Sera vécue très différemment : si le militaire a demandé la mission,  lui et sa famille s’y attendait / si l’ensemble de l’unité est mobilisée / si la famille est habituée aux missions / si l’anticipation est bonne, l’absence explicitée.
  • Le militaire entre en phase d’ « engourdissement émotionnel » : il se met en retrait avant même le départ. Il peut se plonger dans sa préparation physique et se montrer peu disponible. De par mon expérience et en receuillant des témoinages, j'ai aussi constaté que cette période peut s'accompagner d'une focalisation du militaire sur des hobbies,  il peut également dépenser de l'argent dans des objets qu'ils souhaitent emportés. Il développe une attitude de retrait qui le préserve des émotions  de ses proches, mais elle peut être mal interprétée.
  • Des sentiments de colère et d’agacement font surface, on est à fleur de peau la plupart du temps, c’est un processus normal qui va aider à la prise de distance pour faciliter la séparation. On se sépare plus facilement de quelqu’un si on se dispute avec, CQFD.

« J’ai envie de passer du temps avec lui, mais on dirait qu’il n'est déjà plus là »

« Tout ça me saoule, j’en ai marre, il m’agace avec son attitude, il n’a qu’à partir tiens !  »

« Tu gères ta vie comme si tu étais tout seul! Je suis encore là, lâche tes jeux/ton téléphone ... »

« Je sens bien qu’elle attend quelque chose de moi mais je me sens déjà ailleurs/ j’ai besoin d’air/ si je prends mes distances maintenant, ça sera moins dur ! »                       

Étape 2 : La distanciation (Le départ est imminent)

  • La communication devient difficile. Le couple est ensemble physiquement, mais émotionnellement, le détachement est déjà en cours depuis un moment.
  • On ne parvient pas à s’exprimer sereinement, on ne veut pas être submergé par l’émotion et submerger l’autre donc on prend ses distances. L’intimité peut devenir  moins importante, comme si on s’entrainait pour l’absence.
  • S’il y a un manque de dialogue : c’est le désordre interne.  Le jour J peut donner lieu à une perte de contrôle plus importante.

« Je lui dirais bien ce que je ressens, mais j’ai l’impression de me répéter / qu’elle s’en fout / ça changera rien / je vais la stresser. Il faut que je me maitrise »

« Faisons en sorte de garder un climat serein, je vais garder mes émotions pour moi et ne pas le charger avec tout ça »

« J'en peux plus de tout ça ! Comment je vais faire moi ? Tout va bien pour toi ??? T'as le beau rôle ! »

Étape 3 : Le désordre émotionnel (Le militaire a quitté le domicile + les semaines qui suivent)

  • Cette phase est la moins agréable de toutes. Elle peut laisser apparaitre des symptômes dépressifs : troubles du sommeil, de l’alimentation, du comportement, de l’estime de soi.
  • Le principal risque est ce que j’appelle la mise en veille du conjoint; il s’arrête de vivre normalement et se laisse plonger dans le chagrin.
  • Parallèlement, pour un militaire qui sait que « ça ne va pas à la maison », le risque est la perte en opérationnalité. Son efficacité est influencée par le climat qui règne en base arrière. Il peut être perturbé par les nouvelles qui lui parviennent.
  • C’est le moment d’ouvrir le dialogue, de partager, de chercher du soutien si on en a besoin, d’ouvrir son cœur.

« Je ne vais jamais y arriver »

« Sans mon conjoint, c’est plus la vie, je survis »

« Voilà je suis parti et tout s’écroule, ça m’inquiète … Je me sens impuissant »

Étape 4 : La stabilisation (Début idéalement, 4 semaines après le départ) Lettre mili floque

  • Passage en mode « Mission Famille© » (et oui, c’est tout un concept). J'ai choisi ce terme pour décrire la façon dont le conjoint ou la famille fonctionne pendant l’absence du militaire. La "single lady" ou le "single boy" se réveillent en nous. Sans pour autant penser à mal, le conjoint goûte tout simplement au plaisir de l'indépendance.
  • Autonomisation  : on reprend le dessus. Le sentiment de confiance en soi et en la relation revient. Fierté de "faire seul".
  • Organisation, planification. Mise en place des routines (nouvelles, déjà installées ou créées pour les périodes d’absence du militaire).
  • Période où le conjoint va chercher à partager son vécu, rencontrer d’autres personnes ou simplement « rebondir ».
  • Cette étape n'est pas exempte de stress et de "coups durs", devoir tout prendre en charge, ne pas avoir de soutien peut être difficile et use le moral.

« Bon, ben je m’y fais à ce rythme finalement »

« Je n’ai pas vu le weekend passer, j’ai hâte de lui raconter tout ça »

« Prochaine étape, le voyage à Paris. Je vais bien, les enfants vont bien »

Étape 5 : L'anticipation du retour (Quelques semaines ou jours avant le retour du soldat)

  • Période complexe où on attend autant qu’on appréhende.
  • Sentiment de perte, peur et détresse sont de retour; parallèlement une forme d’euphorie gagne les esprits.
  • Le conjoint se pose des questions sur les choix ou décisions qu'il a pris pendant l'absence.
  • Pour le militaire à proprement parler, cette période peut être comparée à ce que l’armée américaine a appelé le « short timer syndrom ». Il s’agit de la période juste avant la fin de la mission, qui ne s’étalera idéalement que sur les derniers jours, où le militaire est aux prises avec une augmentation de son anxiété et une baisse de son niveau d’engagement dans sa mission.

« La voilà dans 15 jours et moi je n'ai pas fait tout ce que j'avais dit ! La maison n'est même pas prête ! »

« J’espère qu’il a/n’a pas prévu quelque chose pour nos retrouvailles »

« Et s'il se passait quelque chose juste avant son retour ? »

« Est-ce que ce sera comme avant ? »

« Est-ce que j'ai vraiment bien fait de repeindre le salon en vert fluo ?" (je blague)

Étape 6 : La réunification (Au retour + les premiers jours/semaines)

  • Le militaire est rentré, fin de la « Mission Famille », on tâtonne ensemble pour que chacun reprenne sa place. Retour floque
  • Recherche d’une intimité qui peut être difficile à retrouver. Parfois, il faudra une "bonne dispute" pour redistribuer les cartes et repartir.
  • Ensemble physiquement, mais pas encore émotionnellement. La "Mission Famille" du conjoint est terminée mais il a du mal à le réaliser.
  • Ré-accordage, renégociation des rôles dans le couple.
  • Le  militaire prend parfois un peu la vedette (il n’en a pas forcément envie), il peut rester de la colère de la part de la famille, ressentiment, difficultés à comprendre, à faire des compromis.
  • Les envies des uns et des autres ne sont pas toujours les mêmes. Le militaire peut se sentir en décalage et vivre un « choc des cultures ». Il a envie de calme mais ses proches ont envie de fêter son retour, on lui pose des questions sur la mission, la famille veut des vacances mais lui non (ou l’inverse).
  • C'est l'occasion rêvée pour les couples de dresser un bilan de ce qui doit changer et de tracer les prémisses d'une nouvelle orientation dans la relation. Un nouveau départ.

« La vie s’est faite sans lui pendant 4 mois, il arrive et il veut déjà s’imposer … du calme ! »

« J’aimerais qu’elle comprenne que j’ai pas eu de temps pour moi pendant la mission, j’ai besoin d’air »

« Mais comment on va faire pour se retrouver un peu à deux ? »

Étape 7 : La réintégration (Plusieurs semaines après le retour)

  • Les réajustements sont opérationnels, chacun a repris sa place. Cohésion retrouvée (oui, je jargonne « militaire » exprès), on est une famille à nouveau. Le « nous » revient dans les conversations.
  • C’est la fin du cycle, l’expérience peut avoir renforcé le couple et la famille.
  • Le fonctionnement du couple ou de la famille redevient "normal". Le conjoint se sent à nouveau à l'aise dans la relation. Le couple est ensemble physiquement et émotionnellement.

« Nous avons  ce projet pour les prochaines vacances »

« Ça y est, nous revoilà comme avant, en mieux »

« Elle m’a manqué … après cette épreuve, j’ai encore plus confiance en elle »

****

Après les précautions énoncées et ce déroulé détaillé, je trouve que l’ECOD reste un outil vraiment intéressant, c'est à mon sens une véritable ressource, susceptible de nous aider à aborder la gestion de l’absence. Si cet article t’a plu, n’oublie pas de le partager avec d’autres conjoints ou les familles de militaire que tu connais.

A défaut de réaliser mon rêve et de pouvoir présenter mon travail dans les régiments, c'est un plaisir pour moi de le savoir lu, je te remercie par avance de citer la  source "Montet-accompagnement.com" si tu partages un document ou les photos qui se trouvent sur mon site

Je t'invite à partager cet article ! :)

Tu en trouveras d'autres ici et tu peux t'inscrire à la Newsletter en page d'accueil qui est envoyée toutes les ... quelques fois !

 

 

cycle soutien Conférence Femme de militaire outil absence

Commentaires (8)

mttaccpt-admin
  • 1. mttaccpt-admin (site web) | 31/05/2016
Merci pour ton commentaire Aline !
Aline
  • 2. Aline | 28/05/2016
Bonjour
Merci pour cet article, je me reconnais beaucoup dedans.
Ca fait du bien de se sentir " normal" émotionnellement.
mttaccpt-admin
  • 3. mttaccpt-admin (site web) | 25/05/2016
You're welcome !
Gg
  • 4. Gg | 25/05/2016
Bonjour, très bel article où je me reconnais totalement. C'est intéressant de se rendre compte que nos réactions sont aussi celles des autres familles de mili et finalement de tout être humain vivant une séparation "partielle". Merci beaucoup de mettre á disposition cet article á défaut de conférence.
Bonne journée
Gg
mttaccpt-admin
  • 5. mttaccpt-admin (site web) | 20/05/2016
Les articles sur la résilience sont disponibles ici !

http://www.montet-accompagnement.com/blog/femme-de-militaire/accompagner-la-resilience-de-l-enfant-dans-les-familles-de-militaire.html
http://www.montet-accompagnement.com/blog/femme-de-militaire/accompagner-la-resilience-de-l-enfant-dans-les-familles-de-militaire-part-2.html

Merci pour la correction, c'est une coquille, à force de se relire (les écrans n'aident pas), certaines nous échappent .
Belle journée !
mam'
  • 6. mam' | 20/05/2016
Très bon article, en tant qu'ex conjoint je m'y retrouve totalement !
Hâte de lire votre article sur la résilience des enfants ...

Merci à vous et bon courage dans vos projets !

PS : petite faute "je n'ai pas vu le week-end passeR" ;-)
Mulot
  • 7. Mulot | 19/05/2016
Salut,
super ton article sur la gestion de l'absence.
J'espère que tu vas bien et que tes projets pro se concrétisent.
A bientôt,
Audrey
Merry
  • 8. Merry | 19/05/2016
Un super article " conférence" à laquelle j'aurai aimé y assister pour de vrai afin de vous y rencontrer pour le partage d'expérience !
Mais à défaut c'est très enrichissant de pouvoir lire et de mieux cerner par des exemples et expériences concrets un outil tel que l'ECOD.
Qui est un outil bien pensé pour comprendre et gérer les différents mécanismes de séparations des familles quels qu'ils soient.
Merci à vous !

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

×