Humeur : la science-fiction du Développement personnel

  • Par adminmacc
  • Le 14/07/2016
  • Commentaires (0)

Je viens de finir une BD, elle s’appelle : « Émotions : enquête et mode d’emploi » Tome 1. Une BD sur les émotions, ça alors ! C’est un plaisir de voir ce sujet se démocratiser depuis quelques années. Une dessinatrice inspirée se penche sur le sujet. Je suis ravie et curieuse !

« Art-mella » (éditions Pourpenser) nous guide à travers son propre parcours à la découverte de ce qu’elle a expérimenté lors de différents stages et conférences de développement personnel.
 

Pour le définir, en fait, le développement personnel, ça part d’une bonne idée : si on a un problème, si une situation nous bloque, 9782371760110couvenqueteemotions500px 093488200 1408 02062016il faut faire un travail sur soi. « Les techniques de développement personnel visent à la transformation de soi : soit pour se défaire de certains aspects pathologiques (phobie, anxiété, déprime, timidité), soit pour améliorer ses performances (mieux communiquer, gérer son temps, s'affirmer). » 1

Donc, il peut répondre aux besoins de nombreuses personnes voire de tout le monde, puisque le sujet tourne autour de l’acquisition de connaissances censées nous faire aller mieux. Ça s’adresse à ce que j’appelle les « normausés », normalement névrosés, pas aux vrais malades. Le développement personnel, par définition, c’est la personne qui se préoccupe d’elle-même, se responsabilise ; dans les livres traitant de ce sujet, elle veut donc qu’on lui parle d’elle.

La science-fiction du développement personnel

Renforcer sa connaissance de soi, analyser ses blessures, gagner en confiance, apprendre à s’aimer, reprendre le contrôle de sa pensée, dompter ses émotions, étudier le bonheur : pourquoi pas ? Est-ce qu’un livre vous aidera, je ne sais pas. C’est comme tout, c’est aléatoire et ça dépend beaucoup des actions que vous mettrez réellement en place. Il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir, même si ça fait partie du travail.

En fait, le vrai problème avec le développement personnel (j’utiliserai « DP ») c’est qu’on y trouve de tout et beaucoup de n’importe quoi.

De nombreux psychologues et d’anciens médecins écrivent des bouquins de DP, parfois la frontière est mince entre « psychologie » et DP. Certains livres sont écrits par des auteurs rescapés d’on ne sait quoi, qui ont eu des vies très respectables voire des diplômes très sérieux et qui soudain, décident de communiquer sur l’auto-guérison du cancer (en suggérant qu'on en est responsable implicitement ...), ou la charité à distance en méditant sur l’amour universel les genoux derrière les coudes.

Le livre qui en sort est bourré de bonnes intentions, mais il peut aussi être un produit d’appel ayant pour but que de vous vendre une cure « alignement des chakras » à 2500€ en demi-pension.

Mélange des genres : mode d’emploi

Mes chakras alignés comme ils peuvent, ma BD dans les mains, le sujet « les émotions » qui me passionne, mon regard sur le DP… Forcément, j’allais être difficile à séduire. Ma première impression fut pourtant bonne, j’ai apprécié ma lecture même lorsqu’elle illustrait des concepts connus. Je crois que j’attendais une place pour la vulgarisation sans dénaturation des connaissances. Clin d’œil à MacLean avec l’illustration du cerveau triunique, mais cette place ne fut que partielle. Dommage.

Les techniques proposées dans ce livre pour « gérer » ses émotions sont variées et je ne les remets pas en question en tant que pratiques. Les principes d’écoute, de relaxation, d’accueil, de verbalisation et autres cohérence corps-esprit vont de soi. En revanche, j’ai vraiment failli fermer le livre dès que le vocabulaire s’est enflé de termes pseudo-scientifiques.

Idée sympa + excès de langage = crédibilité envolée. On se passerait parfaitement de l’utilisation abusive de termes comme « quantique » ou « loi », en bref, de jargon scientifique.

J’ai fait des recherches sur toutes les sources citées dans le livre, parce que c’est toujours intéressant de savoir d’où viennent les informations et qui les produit. Donc, voici quelques références :

  • Un physicien amateur (personnage décrit tantôt comme un charlatan, tantôt comme un visionnaire, à nous de choisir) qui aurait découvert la « théorie des champs unifiés » (rien que ça) pour introduire le principe d’ancrage.
  • Un « corps de chair animé par le Grand  Principe de Vie grâce à mon âme qui fait le lien » (autodéfinition d’une jeune fille trèsop spirituelle) qui amène le concept de pleine conscience.
  • Un ancien prof devenu thérapeute, qui forme des thérapeutes sur sa méthode appelée « NERTI ». Cité à deux reprises par l’illustratrice qui est elle-même formée à cette méthode.
  • Un « grand steward médium » (euh… j’ai pas compris. Quelle compagnie aérienne ?)
  • Une prof américaine, auteure de nombreux ouvrages sur la créativité et la dimension spirituelle de l’art (exercice sympa de cette BD).

Le DP,  la religion aux milliers de livres

Depuis l’an 2000 et l’invasion des rayons des libraires, le DP comme palliatif à la religion, n’en finit pas de s’écarter de dieu pour mieux le remplacer par la science, tout au moins, par sa rhétorique. Dieu ne fait plus vendre, la physique quantique, si. Art-mella anime d’ailleurs un blog appelé « Conscience quantique », tout est dit ?

Il faut croire que tenter de penser le monde tout en restant imperméable au folklore spirituel est un véritable sport de combat. Le DP s’est-il transformé en foi 2.0 ? Avant on parlait des saints, de l’apocalypse ; maintenant on parle de champs, d’énergie. Vocables différents, même combat ? La religion fournit un livre qui donnait des règles et des réponses, le DP donne des règles et des réponses en se fournissant librement dans la littérature scientifique.

Après le panthéiste « Dieu est tout », le mysticisme quantique « tout est conscience, et mécanique quantique ». On pioche dans les théories scientifiques ce qui nous fait plaisir et on leur fait dire ce qu’on veut. La dernière étape consistant à vendre notre interprétation, avec dialecte adapté à l’auditoire, friand de toute-puissance. En fait un public fier de sa prétendue compréhension de phénomènes complexes.

La démarche de développement personnel est vraiment attirante en soi. J’ai toujours aimé me poser des questions et les livres de DP en posent beaucoup.

Mais à mesure qu’on étudie, on peut tout à fait s’apercevoir que travailler sa confiance, augmenter ses chances de réussite, (NDA : il semble qu'aux USA, la réussite d’une démarche de DP c’est avoir beaucoup de fric, une grosse bagnole…), développer son intelligence de cœur, la connaissance de soi, apprendre sur les émotions, acquérir plus de sagesse (plus franchouille comme concept), s’exercer à la pleine conscience et même à la méditation (si si) n’a besoin d’aucune fioriture quantique ou ésotérique. Ce sont des expériences parfaitement tangibles qui ne sont pas réservées à des personnes plus éveillées que d’autres.

Donc, rassurez-vous, inutile de comprendre la physique quantique, d’aligner tous vos chakras ni de vous astreindre à un dépouillement total (à 2500€*) pour apprendre à, par exemple, entrer en communication avec les autres (quoique… pour la CNV, on ne sait pas, au vu du coût des formations).

Le "BE"siness est un marché juteux Chakras

Il n’y a qu’à voir le nombre de conférences disponibles sur le web pour constater que d’incroyables thérapeutes, physiciens-poètes maudits et autres penseurs spirituels mélangent allègrement astronomie, astrologie, langage scientifique et éveil spirituel. Sophismes, argumentation fallacieuse etc… ces personnes sont intouchables car toute critique est passée au filtre de leur lecture de la réalité.

Qu’est-ce qui tient assis les gens qui écoutent ces logorrhées pseudo-scientifiques ? Est-ce que ça relève de l’arrogance (« Moi je comprends la relativité de la théorie des cordes appliquée à la dialectique des nœuds relationnels dans le cheminement positif de l’éveil de soi dans l’ère du verseau ») ou de la crédulité ? ... je vois pourtant des gens très intelligents se laisser bercer par ces discours hallucinogènes.

Doit-on vraiment fantasmer de nouvelles lois (ou réinterpréter les existantes) pour comprendre qu’une pensée X nous fera moins souffrir si on prend du recul et en orientant notre attention sur quelque chose de plus positif ? Est-ce vraiment une révolution philosophique de dire qu’en concentrant notre énergie vers notre désir, on a plus de chances qu’il se réalise ? Et la loi de l’attraction, qui suggère qu’en mettant toute votre énergie, en vous programmant mentalement et en vous visualisant en train de réussir, vous avez plus de chance de l’atteindre ? Ouch ! Merci du tuyau ! Et supprimer une pensée, est-ce vraiment possible ? On en fait quoi de l'effet rebond de Wegner ?

Pourquoi vouloir mystifier à ce point la démarche qui consiste à vouloir optimiser sa compréhension du monde et penser les mécaniques intérieures (ou ses émotions) et d’agir mieux ? Pourquoi ne pas faire juste de bons livres, bien documentés, sans mysticisme ?

 

Le développement de l'illusion ?

Dans la vie, on peut avoir envie d’aider à comprendre et avancer, l’important étant de respecter une certaine honnêteté intellectuelle en ne noyant pas ceux à qui on veut s’adresser dans un dialecte faussement accessible. Si pour se « développer » il suffisait de s’en remettre aux  élucubrations de gourous quantiques, ça se saurait. C’est un travail de Sisyphe : compliqué, inconfortable et long (voilà un titre de livre de DP qui ne ferait pas beaucoup vendre). En plus, parfois, on passe par des plantages. Grrr...

Alors oui, c’est humain de trier et ranger les choses dans des cases, de se créer une grille de lecture pour arpenter le monde. C’est humain de vouloir se prendre en main, de revendiquer son pouvoir d’action sur les évènements. Humain aussi, le désir de comprendre, la quête de sens. Mais méfions-nous des promesses et des discours séduisants, surtout quand il s’agit d’utiliser des concepts non maitrisés pour gonfler les prétentions.

La physique quantique fait beaucoup fantasmer. Elle bouleverse nos conceptions,  elle semble réservée aux élites intellectuelles, rien que son nom tape à l’œil. Tout ceci fait d’elle un outil marketing idéal que les vendeurs de bien-être se sont appropriés pour illustrer les idées auxquelles ils veulent (nous faire) croire. Je regrette que nombreux soient ceux qui tombent dans l’illusion de savoir.

Le DP et moi

J’ai croisé la route du DP en 2002, je voulais améliorer mon estime de moi et ai utilisé ces lectures avec, en parallèle, une démarche avec un thérapeute. A une époque, j’ai pensé que mon éveil serait parfait s’il s’ouvrait à la spiritualité. Lorsque je m’intéresse à un sujet, je ne fais pas semblant : j’ai lu le Nouveau testament, une bonne partie du Coran, la Bhagavad-Gita, des sages hindouistes et même des livres ésotériques. Au fil des années, mes lectures s’en sont éloignées, ces littératures et le DP n’y ont plus de place. J’ai choisi de m’intéresser à toutes les sciences (en étant consciente des problèmes épistémologiques que posent certaines). Aujourd’hui, je peux tout juste m’attribuer une certaine forme de lucidité et une capacité (que je travaille) à éviter les raccourcis intellectuels. C’est vraiment une gymnastique d’être sceptique, car je sais ce qui conduit l’humain à vouloir croire.  Je suis comme tout le monde, moi aussi j’aurais aimé élargir ma carte mentale avec des principes (religieux, ésotériques, que sais-je) mais la vie dans ce monde me parait bien avoir un sens (celui que je donne à mes pas) et me livre ma part de bonheur sans que j’ai besoin d’amulettes, de fétiches.

Pour conclure

Je me suis laissée séduire par cette BD parce qu’elle traitait d’un sujet qui me plait. On en parlait sur quelques uns des réseaux où je traine. Alors, on me reprochera d’avoir été dure, trop terre-à-terre, trop dans le réel. Mais c’est difficile pour moi de ne pas respecter et creuser un sujet quand il est intéressant. Encore plus difficile de ne pas détecter les failles dans cette bonne idée.

J’aurais dû la lire comme on se consacre à un divertissement, parce qu’elle aborde des choses intéressantes, présentées comme scientifiques alors qu’elles ne le sont pas. Quand on sait qu’elle est adressée aux enfants dès l’âge de 7 ans, il me parait important de questionner les références qui l’accompagnent.

D’ailleurs, je m’interroge sur cette catégorie « jeunesse » :

  • Le fait qu’on parle d’annulation d’une émotion à des enfants (C'est a priori très discutable ... et ils ont bien le temps de se « discipliner », leur cerveau n’est pas prêt à gérer tout ça).
  • Le choix des exemples : j’ai l’impression que le cœur de cible c’est plutôt la femme (25 à 45 ans) branchée DP.
  • L’absence d’une toute petite page juste pour dire « toutes les émotions sont importantes et ont leur place » qu'il faut accepter de les ressentir toutes !

Un second tome est en préparation et promet de s’intéresser aux besoins cachés derrière les émotions. Est-ce qu’on parlera de CNV ? L’auteure a réalisé les 3 premiers modules, donc je pense que oui. Personnellement, je ne suivrai pas Art-mella dans sa navigation, car même si sa BD n’est pas mauvaise, je ne vogue pas sur les mêmes flots.

En bref, si un jour j’utilise ce support avec un enfant, il aura le double avantage de me permettre d’aborder autant les émotions que la pensée critique !

 

Photo credit: Kristin Riger via Visualhunt / CC BY-NC-SA

1 Apprendre à vivre. Des philosophies antiques au développement personnel, Les Grands dossiers des Sciences Humaines, n° 23, juin-juillet-août 2011, p. 76.

chronique de livre

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

×